B comme Brouillon

Quand je procrastine, il m’arrive de flâner dans les archives en ligne de la Bibliothèque nationale de France. Je suis tombée il y a quelques semaines sur des manuscrits corrigés de grands auteurs (Flaubert, Proust…), conservés dans les fonds de la bibliothèque et numérisés. Puis j’ai découvert le dossier pédagogique d’une exposition qu’ils avaient organisée en 2001 portant sur les brouillons d’écrivains.

Le terme "brouillon" n'apparaît qu'en 1551, se définissant, un siècle après l'invention de Gutenberg, par rapport au manuscrit et à l'imprimé. [...] L'étymologie rattache le mot au germanique brod, "brouet", "bouillon". Ce sont bien là, en effet, les bouillonnements de la pensée que l'on donne à voir en présentant des manuscrits de travail, témoins des hésitations et des blocages, des renoncements et des reprises, des trouvailles et des recherches de leurs auteurs.

Le sujet est passionnant. Les grands classiques qu’on nous rabâche depuis l’école peuvent sembler intimidant. Pour peu qu’on n’ait pas trop confiance en la légitimité de sa culture littéraire, ouvrir comme si de rien n’était A la recherche du temps perdu de Marcel Proust a quelque chose de vertigineux et terrorisant.

Et puis on tombe sur les brouillons de l’écrivain : ses corrections, ses ratures, ses fautes, ses incertitudes. C’est comme si d’un coup on déconstruisait l’Œuvre, le Monument littéraire, le Mythe de l’Auteur. En tout cas c’est l’impression que j’en ai eu : voir l’œuvre-en-train-de-se-faire, ce n’est plus envisager certains ouvrages fondateurs de l’institution littéraire comme des édifices immémoriaux, atemporels, uns et indivisibles.

Mais au contraire voir toute la construction qui s’est faite derrière, les années de travail acharné, l’échafaudage un peu bancal, le processus pas toujours (presque jamais) linéaire. En somme, c’est ré-historiciser l’œuvre littéraire et ré-humaniser leurs auteurs (eux aussi font des fautes d’orthographe !). On lève le voile sur le mystère de la création littéraire.

Chez Georges Bataille, la création littéraire est un véritablement bouillonnement. Il semblerait qu’il n’ait pas trop souffert du syndrome de la page blanche… ou alors qu’il ait essayé de le conjurer.

Dans l’arrière-boutique littéraire, le texte en chantier

Ce qui m’intéresse ici n’est pas de mettre en contraste l’ébauche et l’œuvre achevée, de voir ce qui, dans les travaux préparatoires, éclaire la production finale. C’est là une mission de spécialiste en littérature, et je n’en suis pas une. Je préfère me concentrer sur l’idée du brouillon, qui est d’autant plus intéressant quand il est accolé à « écrivain ».

Dans « brouillon » pour moi il y a quelque chose de l’ordre du gribouillage, de l’enfantin, du désordonné, du négligé, du malpropre (un brouillon désigne très peu un objet qui serait soigné). Alors, mis à côté d’ « écrivain », cela donne un couple bizarre, car dans notre société contemporaine on a un peu une image sacro-sainte de l’auteur.

Je ne vais pas cette fois refaire l’historique du manuscrit d’auteur, mais si le sujet vous intéresse je vous conseille d’aller voir le site de l’exposition car la partie qui retrace l’histoire du manuscrit du XIVème siècle au XXème siècle est très intéressante. Ils montrent notamment à quel point cette reconnaissance du statut d’autorité de l’auteur est une construction historique qui a été consacrée par la période romantique du XIXème siècle, mais n’allait pas de soi avant. Pour faire bref, l’auteur médiéval (avant le XIVème siècle) n’a quasiment aucun droit ou aucune légitimité à revendiquer la propriété de ses écrits, l’œuvre est collective et sans cesse retravaillée par les copistes.

S’introduire sur le chantier du texte, c’est voir toute la tambouille du créateur. Et c’est parfois une véritable usine à gaz ! On y retrouve l’éthos du romancier : ceux qui sont à la recherche du mot ou de la composition parfaite et noircissent leurs brouillons de ratures et rajouts (Flaubert), ceux qui ont une approche plus intuitive de l’écriture et reprennent peu leur texte (Marguerite Duras), ceux qui voient dans le roman un véritable travail d’enquête sociale et où les brouillons ressemblent plus à des carnets de recherche (Emile Zola)…

Émile Zola, Dossier préparatoire de Germinal, coupe de puits de mine et notes de la main de Zola, Manuscrit autographe, BNF, Manuscrits

C’est toute une pratique de l’écriture qui est découverte, l’apprentissage méthodologique d’un métier. Car la pensée ne fait pas que se formuler, elle s’organise à coup de surlignage, « post-it », couleurs…

L’auteur est restitué dans son humanité : il y a des stratégies d’écriture, des maladresses, des précipitations, des récits décousus, des incohérences, des phrases qui sont coupées dans leur élan ou d’autres qui viennent brutalement.

Le processus littéraire, lui, n’a rien de linéaire, il est fait de reprises et de remaniement, de la même manière que la phrase qui est censée clôturer le récit peut se retrouver entremêlée au brouillon du premier chapitre.

Brouillon de Marguerite Duras, Dialogue du scénario de Hiroshima mon amour, film réalisé avec Alain Resnais, 1959 [manuscrits de Duras à IMEC]

On se situe alors au plus près de l’auteur, du tracé sinueux de sa pensée. Il y a l’idée d’un mouvement : lire un brouillon, c’est une errance dans la tête de quelqu’un d’autre que soi, c’est voir ses tâtonnements, car le brouillon est transitoire et amené à disparaître au profit d’un texte définitif.

« Je me jette à l’eau des phrases comme on crie. Comme on a peur. Ainsi tout commence… D’une espèce de brasse folle, inventée. Dont on coule ou survit. »

Louis Aragon

C’est une habitude à prendre car quand on lit une œuvre achevée, c’est comme si l’auteur était davantage mis à distance, moins accessible. Parce que peut-être on le relie à notre propre expérience, notre vécu, sans avoir forcément la vie de l’auteur en tête ?

Avec les brouillons, on fait vraiment la rencontre d’un individu. Cela peut même paraître gênant, l’exercice a un côté voyeuriste, car on pénètre bien dans l’intimité de l’auteur, et on se demande si c’est toujours de sa propre volonté. Il y a d’ailleurs tout un univers étoilé de création de l’œuvre et d’intimité avec l’auteur qui ne se cantonne pas qu’au brouillon, mais c’est un autre sujet : correspondances, photographies…

C’est, du même coup, instaurer une part de hasard, de contingence de l’écriture. Peut-être qu’un autre écrivain qui plongerait dans les brouillons de Madame Bovary, se rendrait compte qu’au cours des différentes versions, Flaubert aurait laissé passer l’idée du siècle ? Les brouillons laissent en tout cas apercevoir de multiples devenirs littéraires qui ont finalement été laissés de côté mais font réfléchir sur la question d’une œuvre ouverte, qui se déplie à l’infini.

« À mon avis la chose la plus belle de L’éducation sentimentale, ce n’est pas une phrase, mais un blanc… » avait écrit Proust dans A propos du « Style » de Flaubert. Il parlait du « blanc » dans le récit, mais il se prête bien également à la composition de son brouillon.

« Les mots sont autant de carrefours où plusieurs routes s’entrecroisent. Et si, plutôt que de vouloir traverser rapidement ces carrefours en ayant déjà décidé du chemin à suivre, on s’arrête et on examine ce qui apparaît dans les perspectives ouvertes, des ensembles insoupçonnés de résonances et d’échos se révèlent. »

Claude Simon

J’ai lu il y a quelques jours l’introduction de l’ouvrage Le Temps sensible. Proust et l’expérience littéraire de Julia Kristeva. Celle-ci, qui a travaillé sur les différents manuscrits d’A la recherche du temps perdu, m’a appris qu’il faut attendre seulement l’Esquisse XIV, des années après le début de la rédaction de l’ouvrage, pour voir apparaître le terme de « madeleine », qui avant ça… était une biscotte ! C’est toute ma vision sacrosainte de l’œuvre qui était mise à mal. Imaginer que, dans un monde parallèle (ça pourrait d’ailleurs donner une super uchronie), la Madeleine de Proust a pu ne jamais exister, et qu’on parlerait de la Biscotte de Combray me paraît incroyable (toute chose est relative, ça ne m’empêchera pas de dormir ce soir). Quel hasard, quelle contingence, quel évènement, ont fait que Marcel un jour s’est levé et s’est dit que la biscotte, c’était ringard ?

Dans la cuisine de Marcel Proust, on a une écriture d’abord fragmentaire, éparpillée, constellée, faite d’ajouts de lambeaux de papiers collés les uns aux autres, les « paperoles ». Pour finalement aboutir à ce cosmos de création littéraire, qui gravite autour du Temps, perdu et retrouvé. Mais à voir ses quelques 75 carnets de brouillons, on se dit que c’est là l’oeuvre d’une vie.

Voilà, donc, dans la petite cuisine de l’écrivain, à quelques doses près de farine, un beurre qu’on a oublié d’acheter et qu’on a la flemme d’aller chercher, un symbole littéraire peut se voir transformer, et de la biscotte on passe à la madeleine. Bien sûr, ceci est un détail, et ce qu’il y a de plus intéressant ici n’est ni une question de madeleine ou de biscotte, qui, à mon avis, n’aurait rien changé à la substance proustienne.

Mais on se rend compte à quel point aussi notre vision d’une œuvre peut être complètement construite par des poncifs de l’institution littéraire (au point où on pourrait parler de fétichisme littéraire). Ce qui, à mes yeux, est le plus intéressant, est d’observer en quoi l’écriture littéraire est un évènement, un accident. Car au-delà de la réécriture inlassable, de la quête obstinée de la bonne formule, la pensée rencontre de manière fulgurante une intuition.

La langue est toute hasard et toute raison parce qu’il n’est pas de système expressif qui suive un plan et qui n’ait son origine dans quelque donnée accidentelle.

Maurice Merleau-Ponty

Cela amène aussi à dépasser l’idée de génie, ou alors à l’observer sous un autre angle. J’aime bien voir les auteurs que j’admire comme des personnes ordinaires qui sont, à la différence de beaucoup de monde (dont moi en premier), sacrément entêtées. Il faut en effet être obstiné pour se dire que, dans le fouillis de notre pensée, cette idée que l’esprit a rencontrée est à conserver sans relâche, à inscrire dans la matière même, elle et aucune autre. Cet acharnement est, il me semble, ce qui fait tenir ensemble une œuvre.

Du Génie de l’Esprit aux gribouillis de la main

Mais quittons un peu le domaine des idées et explorons la chair de l’écriture. Comme on peut rentrer dans un atelier d’artiste et voir les pots de peinture et autres ustensiles qui jonchent le sol, des verres renversés, des cendriers saturés, on peut également rentrer dans un texte littéraire par un brouillon d’auteur, et voir alors toute la matérialité de l’écriture littéraire.

On a toujours en tête une idée un peu épurée de la création artistique, qui ferait abstraction du réel dans tout ce qu’il a de plus physique, voire trivial. Cela est, il me semble, d’autant plus marquant avec la création littéraire, car elle est celle qui s’attache le plus, a priori, à l’abstraction intellectuelle. Or, le propre de toute création est un travail de la matière, il y a donc un engagement corporel : le corps est en prise avec le réel. Comme tout artiste, l’auteur créé, et il a pour cela un certain nombre d’outils, de stratégies, de méthodologie.

Honoré de Balzac, La Femme supérieure, Manuscrit autographe et épreuves corrigées, 1837, 246 f., 31 x 25,5 cm, BNF, Manuscrits, N. a. fr. 6901, f. 1

Tout cela s’imprime sur le papier. Parfois, la matière fait résistance : ratures, tâches d’encre, brûlures, plis, traces des tasses de café chez Balzac… Je n’irai peut être pas jusqu’à dire qu’il y a une sensualité, un côté charnel, qui s’échappe du brouillon d’écrivain, mais on y est presque.  En tout cas, il y a vraiment l’empreinte d’une main qui se fait, dans toute sa singularité, au-delà des écoles, des styles d’écriture, des principes formels.

Guillaume Apollinaire, « Cahier de Stavelot », Manuscrit autographe, 80 f., 22,5 x 17,5 cm, BNF, Manuscrits, N. a. fr. 25604, f. 47

Pour le spécialiste, il y a alors possibilité de déchiffrer ces signes, ces symboles, qui renseignent sur l’auteur et son œuvre. En faisant mes recherches j’ai découvert qu’il y avait même une branche de la critique littéraire consacrée à cette tâche, la critique génétique, qui refait la généalogie de l’œuvre à partir de ses manuscrits. Pour ma part, je me contente tout bonnement d’essayer de décrypter les écritures, car le texte est souvent incompréhensible.

Il y a à la fois deux dimensions : on se rend compte qu’au-delà de la singularité de l’auteur, la forme même de l’écriture est différente de tout ce qu’on a l’habitude de voir aujourd’hui, et on se retrouve sans les outils adéquats pour déchiffrer ces hiéroglyphes. Le manuscrit devient alors un témoignage de son temps. Puis, lorsque l’écriture nous est plus accessible, par le tracé tantôt penché et délicat, tantôt serré et nerveux, on a l’impression que l’empreinte de la main révèle un peu de la personne de l’auteur, de sa singularité.

Le mot de l’écrivain, son sens, se double alors d’une autre dimension, celle de sa forme, sa graphie, et de tout ce qui le met en relief (couleur, surlignage, rature…).

On peut même finir par trouver dans ces brouillons un plaisir esthétique (et bien souvent quand on n’arrive pas à décrypter les signes, on se contente alors de les contempler). Chez certains auteurs, le mouvement de l’écriture bascule dans le tracé du dessin, il y a un geste graphique qui investit l’écriture, au point d’en faire une « phrase dansée », comme le dit Pierre Michon. « Et la pensée qui court après est tout étonnée de se retrouver plus vraie au bout de la ligne ».

Georges Perec, La Vie mode d’emploi, « Cahier des charges », 30×21 cm, BNF, Arsenal

Chez d’autres, c’est la composition, l’ « espace littéraire » (pour reprendre une expression de Maurice Blanchot, même si elle a un tout autre sens chez lui), qui peut avoir une qualité picturale, avec un usage particulier de la marge, de couleurs, d’assemblage de paragraphes, de changements de typographies.

On a, dans tous les cas, cette profondeur organique qui vient intensifier la parole de l’écrivain.

Aujourd’hui, le tout-numérique rend d’actualité cette question. Est-ce une démarche nostalgique de se plonger dans la matérialité de l’encre passée et de la rature jaunie ? Le numérique, loin de mettre à mal ces pratiques du brouillon, n’offre-t-il pas de nouvelles potentialités ?

BREF, des questions en suspens, et un sujet qui m’a passionnée. Je pense que je reviendrai dessus dans d’autres articles.

Merci de prendre le temps de me lire !

Bonne soirée,

Mariama.

Pour aller plus loin

  • Bien évidemment, le dossier pédagogique de la BNF sur les brouillons d’écrivains ! A préciser, les sites pédagogiques de la BNF sont conçus de manière ludique avec des vidéos, des images, de courts textes, ce qui rend la lecture et le visionnage faciles
  • L’ouvrage publié à la suite de l’exposition : Brouillons d’écrivain, sous la direction de Marie-Odile Germain et Danièle Thibault, BNF, 2001.
  • L’Institut Mémoires de l’édition contemporaine avait organisé une exposition L’Ineffacé. Brouillons, fragments, éclats, en 2016. Vous pouvez vous en faire une idée par l’émission de France inter qui y est consacrée
  • Julia Kristeva, Le Temps sensible. Proust et l’expérience littéraire, 1994
  • Un article d’un blog que j’aime beaucoup, Orion en aéroplane, plutôt consacré à l’esquisse en peinture, mais c’est intéressant justement de trouver les correspondances et les singularités par rapport à la création littéraire

Petite liste d’ouvrages repérés que je n’ai pas eu l’occasion de lire mais que j’aimerais bien un jour consulter :

  • Anne Herschberg Pierrot, Le Style en mouvement, Littérature et art, Paris, Belin, 2005 (Chapitre sur « Esquisse et inachevé »)
  • Daniel Ferrer, Logiques du brouillon: modèles pour une critique génétique, 2011, PLUS

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