E comme Enluminure

Cela fait quelques années que je suis une grande admiratrice des enluminures médiévales, la richesse esthétique de leur composition et l’univers parfois drôlement décalé qu’elles mettent en scène. Les enluminures sont présentes dans les manuscrits médiévaux (du latin manus, main, et scribere, écrire) et désignent couramment les parties peintes et illustrées de ces manuscrits.

Daphné, Alfred de Vigny (1797-1863), éd. François-Louis Schmied (1873-1941), illustrateur, 1924. (Source : Gallica)

Son origine latine illuminare, qui signifie « éclairer, illuminer; embellir, orner », nous rappelle que l’enluminure doit son nom avant tout aux techniques utilisées : elle passe par la combinaison d’une peinture (à base de pigments) réalisée à la main sur un parchemin, et de feuilles d’or (durant le haut Moyen-Âge). Par ces touches d’éclats, elles mettent en lumière un symbole, permettent d’illustrer le texte ou de l’orner par l’usage de signes. On a , là aussi, une écriture qui se déforme pour se rapprocher davantage du sens figuratif

Frontispice présentant le nom AMANDUS dans un tapis d’entrelacs. Vie et miracles de saint Amand, Milieu du XIIe siècle , Valenciennes, Bibl. mun., ms. 501, f. 10

La lettre étant souvent le support à ces embellissements (l’initiale, en début de texte, ou la lettrine), écriture et peinture en viennent à être étroitement liées et de nombreux exemples montrent leur fusion.

Le texte est alors à replacer dans sa dimension visuelle, matérielle, charnelle, contrairement à nos écritures programmées sur ordinateur qui se traduisent par une évacuation de tout le potentiel pictural de la lettre (mais, je tiens à préciser, l’idée ici n’est pas de décrier l’écriture mécanisée car elle a permis de nombreuses avancées, notamment la diffusion et la démocratisation de l’écriture).  

L’usage des enluminures est ainsi inséparable de son support, le parchemin, que l’on obtenait après plusieurs étapes de tannage et de maniements complexes à partir de la peau de bête (veau, mouton, chèvre).

Illustrer et/ou ornementer

L’enluminure a souvent deux vocations, illustrative ou ornementale. Lorsqu’elle décore la lettre d’arabesques, figures géométriques, motifs floraux, fioritures, elle sert souvent à structurer le texte.

L’enluminure ornementale apparaît à partir du VIe siècle, là où l’enluminure illustrative est présente dès l’Antiquité. Le codex prend de plus en plus la forme que nous lui connaissons aujourd’hui, et pour que le lecteur puisse se repérer dans le déroulé du récit, il faut marquer les paragraphes, les chapitres, les sections. L’enluminure tient alors le rôle de symbole pour signaler un changement dans l’articulation du discours. Les arabesques épousent et construisent le format du texte, le cheminement de la parole.

Certaines fois, l’ornementation sophistiquée de la lettre est telle qu’elle se confond avec l’image. Le lecteur se fait spectateur, et vice versa. Comme avec la calligraphie et le calligramme, les manuscrits médiévaux permettent de renouer avec tout le potentiel pictural de l’écriture : ses espacements, la surface de la page, la répartition du texte, les marges…

Arundel 155, XIème siècle (Source : British Library)
Un quadrillage minutieux et symétrique pour le tracé harmonieux de la lettre. Apprentissage du métier de scribe. Début du XVIe siècle. (Source BNF)

Ces enluminures ne sont pas rajoutées spontanément, selon le libre vouloir de l’artiste. Au contraire, une structure rigoureuse est préétablie par le copiste sous la forme d’une réglure, qui laisse toutefois quelques espaces libres de composition à des moments stratégiques du discours.

Il y a donc une véritable articulation lettre-image, car l’illustration ou l’ornementation accompagnent la parole et matérialisent son mouvement

De l’enluminure à la peinture : une histoire de la séparation lettre/image

Les évolutions des sociétés médiévales laissent leur empreinte à la matière même de l’écriture enluminée, que ce soit à travers le style ou les techniques utilisées. Comme précisé, c’est la lettre qui est la plupart du temps le support de cette créativité, décorée, fleurie, augmentée, déformée au point de prendre des allures humaines, bestiales ou monstrueuses. Lorsqu’un jeu est instauré avec l’espace de la page, la lettre ornée est prolongée par des marges et peut donner lieu à des encadrements végétaux et floraux.

Les décors mérovingiens s'inspirent des éléments géométriques et des entrelacs de l'art celtique ainsi que de la faune, de la flore et parfois de la figure humaine qui sont soumis à une extrême stylisation. 

À partir du VIIIe siècle apparaissent dans les décors carolingiens des scènes historiées, une illustration est parfois incorporée à la lettre ornée qui devient alors une lettre historiée. Ce processus, qui évoluera selon les modes et les styles, durera pendant tout le Moyen Âge. 

- Les lettres ornées, BNF
Christ cloué sur la Croix Heures de Marguerite d’Orléans, France (Rennes), XVe siècle Paris, BnF, département des Manuscrits, Latin 1156 B, fol. 139

A partir du XIIème siècle et surtout au XIIIème siècle, la vocation de l’enluminure devient de plus en plus illustrative et annonce l’art gothique. Des petites scènes grotesques, les drôleries, font leur apparition.

Jusqu'au XIIème siècle, les manuscrits sont copiés dans les
établissements ecclésiastiques, principalement les abbayes, où ils servent à célébrer le culte et à nourrir la prière et la méditation. À partir du XIIIe siècle, un artisanat et un marché laïcs se développent avec l'essor de l'université et des administrations et l'émergence d'un nouveau public amateur de livres.

- Dossier Enluminure de la base de données du Ministère de la Culture et du CNRS
Atelier d’un copiste-enlumineur.
Giovanni Colonna, Mare historiarum, Ouest de la France (Angers ?), milieu XVe siècle, Paris, BnF, département des Manuscrits, Latin 4915, fol.1 (Source : BNF)

On voit alors apparaître un véritable réseau professionnel d’enlumineurs, qui se voient confier de plus en plus de liberté dans les représentations. Certains, comme Jean Fouquet, ont même réussi à contrer l’effacement du temps (car à cette époque la notion d’auteur n’était pas si évidente) et à parvenir jusqu’à notre connaissance.

Sacre de Charlemagne, Grandes Chroniques de France, enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460 Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 6465, fol. 89v. (Second Livre de Charlemagne)

Jean Fouquet contribue à la perte de l’enluminure ornementale, du moins en Occident chrétien. Il s’applique à éliminer toute fioriture pour récupérer le maximum d’espace vierge destiné à ses mises en scène, consacrant la lente disparition qui avoir lieu dans les siècles suivants de l’articulation créative entre la lettre et l’image. En effet, avec une ornementation présente dans les marges ou les bordures et des illustrations qui fourmillent dans des encadrés, à partir du XIIIème siècle on constate une séparation nette entre le texte et l’image.

Le succès de Jean Fouquet, adoubé par les rois de France du XVème siècle, relève davantage du fait qu’il initie le passage, à la veille de la Renaissance, de l’enluminure à la peinture, et donc l’avènement du statut d’auteur-artiste. Avec l’apparition de la perspective et l’usage de techniques élaborées au niveau de la couleur, les enluminures du haut Moyen-Âge finissent par prendre la forme de tableau à part entière.

Partage du royaume de Clotaire Ier entre ses quatre fils / Assassinat de Sigebert Ier Grandes Chroniques de France, enluminées par Jean Fouquet, Tours, vers 1455-1460 Paris, BnF, département des Manuscrits, Français 6465, fol. 25 (Troisième Livre)
(Source : BNF)

Cette époque voit surtout se développer des bassins régionaux de créativité comme l’art flamand qui se développe à Bruges, Gand, Bruxelles, Tournai, Mons, Hesdin, Valenciennes et Lille. Ces foyers de création du XVème siècle, sous l’autorité des ducs de Bourgogne, sont favorisés par le système des guildes, des corporations de métiers protégeant et régulant le travail des artisans.

Je voulais également parler de l’enluminure que l’on retrouve dans les manuscrits arabes mais, faute de temps, j’espère pouvoir l’aborder dans un prochain article, car le sujet est très riche…

Merci d’avoir pris le temps de me lire !

Si vous avez des idées, des suggestions, des livres ou artistes à me recommander, n’hésitez pas à les partager ici.

Mariama.

Pour aller plus loin

  • Les dossiers de la BNF (je ne les présente plus… c’est une mine incroyable !) consacrés à Jean Fouquet, les miniatures flamandes et les enluminures en Islam si vous souhaitez me devancer.
  • La base de données du Service du livre et de la lecture (Ministère de la Culture et de la Communication) et de l’Institut de recherche et d’histoire des textes (CNRS).
  • Une bibliothèque d’images que j’adore, projet d’un spécialiste en histoire médiévale et humanités numériques qui recense des scènes grotesques et complètement décalées découvertes dans des manuscrits.
  • Un article (en anglais) de l’historien Erik Kwakkel, de l’Université de British Columbia à Vancouver. Il tient ce blog sur les manuscrits médiévaux que je recommande.

2 réflexions sur « E comme Enluminure »

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